La maison bleue

la maison bleue
« La maison bleue » by Sophie Ausilio, Guéméné sur Scorff, juillet 2018.

La maison bleue

Juillet. La chaleur nous assaille.

On boit un coup, assis sur un banc de pierre, dans un village breton.

La pierre nous brûle un peu les fesses et la voiture qui passe manque nous écraser. Mais on reste Là, les pieds en vrac, la gorge en feu. On reste là, hypnotisé par la maison bleue à quelques pas de nous. Elle nous plaît cette maison et à observer la devanture de bois, nos esprits s’emballent.

On s’imagine en hiver, 100 ans en arrière.

Elle s’appelle Jeanne. On l’aperçoit, là, derrière la vitrine, cherchant la lumière d’hiver, entamant son ouvrage.

Mais elle peine, Jeanne.

La fatigue de la nuit sans sommeil a terni le bleu de ses yeux et l’oblige à plisser ses paupières. Sur ses épaules, le châle de laine la réchauffe à peine et l’étoffe de son ouvrage est dure à travailler. Mais elle s’astreint à piquer la toile pour finir la chemise d’Antoine, son mari, son amour, l’objet de ses nuits sans sommeil depuis que la guerre l’a éloigné d’elle.

Les jappements d’un chien dans la rue lui font relever la tête.

Elle pose ses mains, un instant, sur l’étoffe. Elle la caresse doucement comme elle eut caressé la main d’Antoine s’il avait été là. Ce vide immense qui la remplit depuis des mois la tue à petit feu. Sa peau est devenue diaphane et ses yeux se sont parés d’une ombre que plus rien n’enlève, pas même le rire de son enfant quand il court après les pigeons. On dit que la guerre est finie mais l’attente a remplacé la peur. Elle n’a plus reçu de courrier depuis la mi-septembre. Elle ne sait rien, ni s’il vit, ni s’il gît quelque part, déchiqueté par un obus barbare.

Les aboiements du chien redoublent, arrachant Jeanne à sa mélancolie. Dans la rue qui monte, le bruit des sabots d’un cheval se rapproche. C’est la carriole d’un paysan. L’attelage s’immobilise devant la large vitrine, privant Jeanne de la lumière d’hiver. L’homme qui en descend a le bras en écharpe, une barbe qui lui mange les joues et une capote de laine.

Et de voir arriver l’homme, le cœur de Jeanne explose.

74 Comments

  1. Superbe histoire imaginée à partir du fait d’admirer une maison qui semble hors d’âge. Tu fais vivre cette femme,, on ressent avec elle sa solitude, son angoisse et cette attente qui n’en finit pas de la ronger, de la fatiguer.
    Au fur et à mesure que défilent les lignes, on voit une Jeanne que plus rien ne fait régir si ce n’est sans doute l’espoir de revoir son mari revenir du front.
    Vers la fin, on imagine le pire, on la voit devenir d’un coup veuve de guerre.
    Et… en quelques mots, en une phrase, le bonheur éclate et Jeanne retrouve enfin sa joie de vivre, celui à laquelle elle n’a jamais cessé de penser.
    Un bel hommage aux femmes de poilus qui attendaient avec anxiété le retour de leur époux sans savoir parfois ce qu’il était devenu.

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  2. Une tranche de vie, des gens humbles, simples pris dans une tourmente qui n’est pas la leur. L’absence… longue, l’attente résignée. Ont-ils seulement le choix? La peur sourde, sournoise est là, manaçante, ils tentent de la refouler tout au fond de leur être meurtri, mais tenace, elle grignote leur quotidien tenu par un espoir si ténu auquel ils s’accrochent, s’en nourrissant tous les jours et jour après jour, jusqu’au jour où … Un superbe écrit! L’atmosphère dense, pesante y est palpable, l’émotion y est intense, et on se prend à espérer aussi ce retour à la vie, loin de cette guerre absurde comme le sont toutes les guerres. Merci beaucoup Sophie pour ce beau moment émouvant, sensible, profond et si fort de son humanité.
    Je n’ai pas réussi à écouter la chanson, est-ce celle de Maxime?

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    1. Merci pour ce partage, tu décris si bien l’absence et l’attente. Pour l’extrait audio, non ce ne sont pas « Les lettres » de Maxime Le Forestier, j’ai fait une lecture de mon texte pour ceux qui préfèreraient écouter plutôt que lire mais j’aurai du penser à Maxime, excellent idée !

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  3. On parle du choc de l’image, mais souvent en la laissant orpheline d’un récit.
    Ici l’un vient tenir l’autre en pleine lumière, elle est belle cette image mais pour moi c’est par ton texte que j’y suis entré Sophie, merci et bonne soirée

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  4. Et le cœur de Jeanne explose à l’instar du mien, qui tremble de bonheur devant cette magie de la résurrection que seule l’imagination permet lorsqu’elle s’unit à la sensibilité et à l’amour de la vie et de l’art…L’art de parler au cœur humain, d’un temps qui, des lors, ne sera jamais perdu… Merci…

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  5. La première lecture était déjà très sympa, surtout que ce n’est pas le genre de texte qui m’attire d’habitude. Mais alors de l’entendre lire, je trouve ça bien plus passionnant ! J’y sens encore mieux les émotions.
    Petite suggestion sur la fin, je trouve que le nom du blog devrait être un peu séparé du texte car sinon on ne sait pas que c’est le nom de votre blog ? Après, est-ce que c’est fait exprès que le nom de votre blog puisse être une ligne ajoutée au texte ? 😉 Voilà c’était juste mon avis ^^

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    1. Merci pour votre ressenti. J’ai fait un essai c’est une première d’y mettre un fichier audio. J’ai l’habitude de lire mes textes alors je me suis dit que ça pouvait plaire à des personnes sur le blog. Pour le tire du blog. Si vous parlez de l’enregistrement audio, j’ai dit le nom du blog à la fin parce que je trouvais qu’il faisait un bon complément au texte mais je ne l’ai pas écrit directement dans le texte. C’est sorti comme ça en m’enregistrant. Je comprends que cela peut paraître bizarre et je prends la remarque avec grand plaisir. Je ne rajouterai plus à l’oral le nom du blog. Merci de la suggestion, avoir du feedback fait toujours avancer. 🙂

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  6. Toujours aussi magnifique ma Sophie. Tes mots nous font voyager et font jaillir au fond de nous des myriades d’émotions si différentes tel un arc en ciel… Merci pour ces moments d’évasion ! ❤

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