La pendule d’Angèle

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Angèle

Paul prit la R5 et roula une heure vers le Sud-Est de Paris. Il longea les bords de Marne les fenêtres grandes ouvertes et finit sa course devant la grille d’un cimetière. Il se gara. Il n’était pas retourné ici depuis plus de sept ans, depuis l’enterrement de Jeanne. Il resta un long moment dans la voiture, toute l’horreur de cette journée lui remontant par flash. La tête et les mains appuyées contre le volant, il repensa à la cérémonie, à la foule des amis autour de lui et à la première pelletée de terre sur le cercueil. Pas un mot n’était sorti de sa bouche. A l’intérieur de lui, ce jour-là, tout était mort. Paul finit par sortir du véhicule et poussa le portail de fer noir à double battants. Il emprunta l’allée de graviers blancs et marcha jusqu’à la tombe. La pierre tombale avait été nettoyée et un petit bouquet de pois de senteur, à peine fané, était posé à côté de l’inscription :

Jeanne Touvier, 1962-1989

Paul passa nerveusement une main dans ses cheveux.
__ Bonjour Jeanne. C’est moi.
Le silence répondit en écho à sa voix.
__ Oui je sais, j’en ai mis du temps à venir, dit-il avec un sourire triste. C’est que j’ai tout fait pour t’oublier et tu vois finalement… Je n’y arrive pas.
Paul respira profondément.
__ J’ai fui pourtant, je me suis interdit de penser à toi pendant des années jusqu’à ce que je voie cette fille.
Paul luttait pour ne pas pleurer.
__ Elle avait l’air aussi fragile que toi, perdue parce qu’elle avait fait tomber son manteau, comme toi quand tu cassais par maladresse un bol et que tu te mettais à pleurer après. Moi je m’en foutais des bols, Jeanne, ils étaient moches de toute manière. Je me demande bien pourquoi on les a achetés d’ailleurs.
Paul se tut un instant.
__ J’ai rien vu venir, tu sais, ou j’ai pas voulu voir. Je croyais qu’on était heureux, qu’avec le petit et mon amour, t’allais guérir. J’étais naïf. Je voulais être ton chevalier, celui qui enlève la princesse de ses murs de ronces et qui lui fait quinze gosses. Et bien le mur de ronces, je me le suis pris en pleine face. Et ça fait mal, je te jure, ça fait mal !
Paul tourna la tête. Sur la tombe d’à côté, la mousse avait envahi la pierre devenue grise avec le temps. Sous un sous-verre piqué par l’humidité, une jeune femme, coupe à la garçonne et aux lèvres bien dessinées le regardait. La date de décès indiquait « 03 avril 1932 ».
__ Qu’est-ce que c’est triste, cette tombe ! Tu me diras, l’endroit ne prête pas à la gaieté, mais quand même. J’ai l’impression que personne n’est venu ici depuis des années. Pourtant, vous aviez l’air bien jolie, mademoiselle.
Paul lut à haute voix l’inscription sur la pierre tombale.
__ Angèle Labu. Tu crois, s’adressant à Jeanne, qu’elle aussi son fiancé l’a abandonnée ?
Paul se tut à nouveau un moment, la tête dans ses pensées.
__ Je rêve de toi tout le temps.
Puis il eut envie de rentrer.
__ Je reviendrai Jeanne, je te le promets. Ton petit va bien.
Paul envoya un baiser et s’éloigna. En partant, il croisa l’employé municipal occupé à tailler les haies. Il poursuivit son chemin puis fit demi-tour.
__ Bonjour.
__ Bonjour Monsieur.
__ J’ai un service à vous demander. Ça vous arrive de nettoyer des tombes pour des particuliers ?
__ J’ai pas trop le droit, parce que… Je le déclare pas, mais après le boulot oui, je le fais.
__ Alors j’ai un service à vous demander. Vous voyez la tombe là-bas, celle avec la mousse dessus au nom d’Angèle Labu, je voudrais bien que vous vous en occupiez.

Paul une fois rentré, s’enferma dans son bureau et passa un coup de fil.
__ Allo ?
__ Allo !
__ Papa, c’est Paul. Tu peux me passer Maman ?
__ Oui, mon grand. Ça va, t’as la voix bizarre ? Ça va toujours avec Eva ?
__ Oui, Papa, ça va très bien avec Eva. Elle est en tournage, sur les bords du Rhin.
__ Ah tant mieux ! Je te passe ta mère, mais avant tu feras de grosses bises à Eva de la part de son beau-père quand tu l’auras au téléphone. D’accord mon grand ? T’oublie pas hein ?
__ Ok Papa, je t’embrasse. Maman ?
__ Bonjour mon fils, ça me fait plaisir que t’appelles.
__ C’est toi qui entretiens la tombe de Jeanne ?
__ Ah, ça veut donc dire que t’y es allé. C’est bien, mon fils, c’est bien.
__ Je sais pas si c’est bien, mais c’est comme ça. Maman ?
__ Oui.
__ Merci de t’être occupée de Jeanne, mais tu gardes pour toi le fait que j’y sois allé, d’accord ?
__ D’accord, mon fils.
__ Merci Maman.

Extrait d’ « À sans doute, un jour, quelque part. »

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19 Comments

  1. Ecoute plus souvent
    Les choses que les êtres,
    La voix du feu s’entend,
    Entends la voix de l’eau.
    Ecoute dans le vent
    Le buisson en sanglot:
    C’est le souffle des ancêtres…
    Ceux qui sont morts ne sont jamais partis
    Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire
    Et dans l’ombre qui s’épaissit,
    Les morts ne sont pas sous la terre
    Ils sont dans l’arbre qui frémit,
    Ils sont dans le bois qui gémit,
    Ils sont dans l’eau qui coule,
    Ils sont dans la case,
    ils sont dans la foule
    Les morts ne sont pas morts
    Birago Diop

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Sylvain, je me suis décidée à participer à un concours « les plumes francophones 2019 » sur AMAZONE, vous pourrez trouver à mon nom le livre en entier ou en lire un extrait sur kindle. Bonne journée à vous et merci pour vos encouragements. Sophie

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